L'année bientôt écoulée a été plutôt rude pour les hommes de gauche, et pour les socialistes français en particulier. Si rude, qu'à l'issue de cette annus horribilis, l'espérance, même l'espérance (!), semble avoir fui la gauche.
A chaque coup porté par la droite, pour chaque pas franchi dans la radicalisation, tout au long de cette année, il aura manqué à la gauche française et le souffle et le chef, pour répondre. Le courage aussi de s'affirmer, de s'affirmer de gauche, de dire ses différences, celles qui nous distinguent, celles qui nous opposent bien sûr, à la droite.
Le plus triste, le plus frustrant aussi, c'est d'observer avec quelle naïveté, quel empressement aussi, la gauche a répondu aux sirènes de la division. Plutôt que d'offrir un front uni et compact, une réponse cohérente et audible face aux attaques de la droite, les socialistes français ont préféré se fragiliser encore davantage. Annus horribilis donc, où l'on a ressorti gaiement les querelles d'ambitieux, cette malheureuse antienne socialiste que l'on espérait rangée au rayon des souvenirs.
Depuis 2002, la France ne cesse de se radicaliser, toujours plus à droite. Sarkozy chasse en terre lepéniste tandis que les esprits se lepénisent. Cette vieille marotte de la politique française, menace longtemps surestimée que l'on agite depuis des années, est aujourd'hui devenue une réalité. L'heure n'est plus à crier au loup, mais bien à le sortir de la bergerie.
Quelques chiffres illustrent sans ambages cette évolution affligeante. En 2005, un Français sur trois déclare que "personnellement, il dirait de lui-même qu'il est raciste". En 2005, 56 % des sondés estiment que le nombre d'étrangers est "trop important" et pose un problème pour l'emploi. En 2005 toujours, 63 % des Français estiment que "certains comportements peuvent parfois justifier des réactions racistes". En 2005 enfin, 24 % des Français se déclarent d'accord avec les positions de Jean-Marie Le Pen. 2005, annus horribilis, vous disais-je.
La lepénisation est là, et c'est Sarkozy qui en tire pour l'instant les profits les plus substantiels. Pis encore, je considère que Nicolas Sarkozy a encouragé par ses actions, ses déclarations, la radicalisation des esprits. Sous couvert de porter un projet de "rupture", d'incarner la modernité politique, le mouvement, le changement, le Président de l'UMP et le gouvernement se sont autorisés à segmenter la communauté nationale. Tout a été fait pour alimenter et accompagner les fantasmes populaires. De la racaille au polygame, la droite n'a pas épargné les Français d'origine immigrée, une population déjà largement stigmatisée (voir sondages). Elle a systématiquement cherché à "ethniciser" la question sociale, et de ce fait, renforcé l'idée d'une déliquescence de l'identité nationale. Le 23 décembre, avant-veille de Nöel, le gouvernement a tenu à envoyer un message d'espoir aux demandeurs d'emploi, qui vivent très souvent le chômage comme un échec personnel et une vraie honte. La bûche gouvernementale fut amère : le décret va permettre de vérifier les dossiers fiscaux des chômeurs en cas de soupçon de fraude...
Les abus, les fraudes, la dégradation des comptes de l'assurance-chômage, la nécessité de donner des droits mais de créer des devoirs en retour pour tout chômeur ne sont pas des mythes que les socialistes ignorent ou refusent de voir. Sur tous ces points, le PARE (plan d'aide au retour à l'emploi) crée par Jospin a d'ailleurs montré que le PS sait être pragmatique.
Mais quand je vois le décret du 23 décembre, je sais pourquoi je suis de gauche. Le projet socialiste ne sera pas celui de la peur, de ces peurs populaires qui font les extrêmismes, il se nourrira au contraire du besoin d'avenir et de progrès. Face au raisonnement par la négative de Sarkozy, le PS doit proposer un plan d'action volontariste, positif, souriant, optimiste. Le progrès économique et social ne se fait pas contre les gens mais pour eux, c'est le message que doit faire passer la gauche.
Le changement réclamé par les Français n'appelle pas la "rupture". Je crois que c'est l'erreur de Nicolas Sarkozy. Rompre avec quoi, avec qui ? Avec quel passé? Celui qui voyait Sarkozy être membre du gouvernement Balladur en 1993, celui qui en faisait un ministre aux responsablités sous Raffarin puis Villepin ? Si besoin de rupture il y a, alors les Français voudront rompre avec ça aussi. Sarkozy n'est pas neuf, le discours éculé de la "rupture" non plus. Et si sa volonté de rupture cachait difficilement celle de la "Réaction"...
L'espérance n'est pas l'absence de pragmatisme. C'est la part indispensable de rêve, de confiance en l'avenir, qui fait vivre un projet politique, et qui réveille un pays en demande de changement. Le PS doit de nouveau l'incarner.
Pour lui, le défi est clair : transformer l'annus horribilis en annus esperandis.